Bientôt la nuit bientôt
J’ai fait des rues

J’ai fait des rues très larges et droites
Et des rues courbes et étroites
J’ai fait des rues

Rues de villages et rues de villes
De cités internationales
J’ai fait des rues sages et tranquilles
Et les rues dont on dit du mal
J’ai fait des rues

J’ai fait les rues qu’il fallait voir
Et celles qu’il ne fallait pas voir
Qu’il faut courir à toute vitesse
Les rues dangereuses
J’ai fait ces rues

J’ai fait des rues en me perdant
Des quadrillages à trente étages
Des sens uniques à sens inverse
Des impasses, des rues de traverse
Rues d’escaliers toujours montants
Passages sous pont et rues couvertes
Rues noires de monde et rues désertes

J’ai fait des rues en gris de pigeon
Où le ciel est un rectangle
Rues bordées d’allées de béton
Et un nuage ferme la prison.

J’ai fait des rues à quatre voies
Qu’entonnent par chœur les moteurs
De régiments des quatre vents
Soufflant au nez du désarroi
Des rues rognées par les machines
A table! L’espace et le silence
Sont servis sur un plat d’argent
Bel appareil, pauvre pitance
Contre la soif et la famine
Passe la rue, courbe l’échine
J’ai fait des rues

J’ai fait des rues qui mènent à Rome
A Paris, Tokyo, Washington
Des rues bien nées sous bon augure
Qui éblouissent de tous leurs feux
Les carrefours et les murmures.
Doit-on donc passer aux aveux?

Des rues d’honneur méchamment belles
Qui prostituent les étincelles
Rues de symboles, rues de lumières
Rues de gloire mais rues de colère
Artères de feu, boulevards de sang
Des rues d’ivoire pavées de dents
J’ai fait des rues

Rue qui t’assaillent et te bousculent
Rues taillées pour le crépuscule
Rues qui t’éclatent t’agitent te blessent
Pour camoufler quelque faiblesse

J’ai fait des rues en errant presque
Rues d’amertume et d’inquiétude
Des rues à boire, des rues d’ivresse
Pour déguiser la solitude
J’ai fait des rues d’incertitude.

J’ai fait des rues peintes de fresques
D’un printemps qui frappait les murs
Des rues d’espoir, rues vengeresses
Des couleurs contre le parjure
J’ai fait des rues qui transfigurent

Bientôt la nuit bientôt
Mes pieds faiblissent sous mon poids
Tant de rues restent à découvrir
Et tant sont encore à construire

Des rues où l’on voit apparaître
L’or du soleil dans les fenêtres
Des rues où sèchent les couleurs
Où l’on s’échange par les balcons
Des mots, des cris, des chants, des pleurs

J’arrête mes pas
Bientôt la nuit bientôt