Ça y est
Tu as compris le sens du temps
Rien ne sera plus comme avant
Tu es chez toi à ta fenêtre
Tu vois ta vie et tes parents
Comme si tu venais de naître
Tu te lèves avec volonté
Désormais tu veux tout connaître
Et le reste est à inventer

Et il faudra continuer

D’infinies variétés de toi
Se démènent dans ta maison
Certaines salissent, d’autres nettoient
Avec égards et attention
Et d’autres encore jouissent
De se regarder le nombril
Avec égards et attention
Tu voudrais bien les rassembler
Mais tes efforts sont inutiles

Et toi tu dois continuer

Tu sors
Le portail a un goût de fer
Tes lèvres tètent le sein du vent
Pour déceler quelques repères
Même si cela finalement
A vraiment si peu d’importance
Tu peux partir dans tous les sens
Tu laisses les grands marronniers
Jouer aux dés ta destinée
Pourtant tu choisis de rester

Mais il te faut continuer

L’eau a débordé de ta cave
Ton bac à sable est plein d’épaves
Et les marronniers sont noyés
L’eau t’emporte mais tu t’accroches
À deux trois phrases de reproches
De honte, de peur et d’amitié
Nouées aux branches d’un pommier

Et tu dois continuer

Tu flottes sans être mouillé
Soudain tu vois dans le ciel mort
300 oiseaux de paradis
En plein vol s’immobiliser
Le jour est feu de plumes d’or
Ils te dévisagent longtemps et rient
Puis ils commencent à disparaître
Du papier peint de tes ancêtres
Comme toute décoration sage
Il ne te reste qu’un présage

Mais toi tu dois continuer

Un navire porte-container
S’arrête lui-aussi sur la mer
Du poids de ses 300.000 tonnes
Il s’égosille au mégaphone
Des paroles que tu comprends
Mais que pourtant tu n’entends pas
Des paroles que tu comprends
Mais que – encore – tu n’entends pas
Alors tu plonges dans l’océan
Tu n’en ressortira vraiment
Que de nombreuses années plus tard
Et là rien n’est plus comme avant

Et tu sais que tu dois continuer

Tu es seul entre les coraux
Tous secs car tu as bu toute l’eau
Tout est dedans, tu es dehors
Et pourtant tu en veux encore
Tu te traînes sur le littoral
Comme un vieux reptile épuisé
Trop rempli de sa mer natale
Langue pendante et assoiffé

Mais il va falloir continuer

Sur les galets de ta mémoire
Tu vois deux peuples s’entre-tuer
Ce chaos est si beau à voir
Que tu n’oses les arrêter
C’est tantôt rouge et blanc et noir
C’est si joli tant de couleurs
Ça mérite bien quelques honneurs
Ça finira dans un musée

Et puis tu dois continuer

Et tu aimerais tout raconter
Mais ta gorge reste serrée

Et puis il faut continuer

Un rat t’opère de la panse
Il crève tes intestins gonflés
Il s’en dégage une pestilence
Par les tenailles sont extirpés
Pièces mécaniques, vis et boulons
Ainsi qu’un petit cœur-ballon
Le cœur-ballon est incisé
Le cœur-ballon est compressé
Il se vide de toute la merde
Que rien ne reste, que tout se perde
Tu es tout léger maintenant
Et plus rien n’est plus comme avant

Et il te faut continuer

Tu sens le parfum de la terre
Que le rat-taupier vient d’extraire
Et là tu pressens l’avenir
Car ton instinct et grand et bon
Que le chemin pour devenir
Adulte est souvent bien plus long
Que celui pour devenir un ver

Et donc que tu dois continuer

Quelqu’un est mort dans ton jardin
Dans une ère préhistorique
Tu ne sais quoi faire de bien
De ce squelette domestique

Mais tu sais que tu dois continuer

On parle de toi dans ton dos
Tu le sais que des escargots
Se sont cachés dans tes cheveux
Chaque être a la maison qu’il peut

Et tu dois continuer

Tu t’es fabriqué un abri
De palettes et de bidons
Tu l’abandonnes aux hérissons

Car tu dois continuer

Tu pars alors droit devant toi
Sans regarder, sans un émoi
Comme un poisson-chat-funambule
Sur son bicycle somnambule

Puis un jour tu ouvres les yeux
Une personne magnifique
Du fil du rasoir t’appelle
Ça te fait un effet magique
Au monde il n’y a rien de mieux
Que son sourire, sa voix, c’est elle
Tu veux rester main dans la main
La vie sera si douce et belle
Mais ton vélo n’a pas de freins

Et puis tu dois continuer
Vraiment rien n’est plus comme avant

Tu dérailles

Mais tu dois continuer

Tu as fait deux révolutions
Et tu reprends dans le même sens
En toi les manifestations
De tes « Je t’aime » pleins d’affection
Sont scandés nourris d’espérances
Mais tu as oublié les noms
Ta voix s’épuise dans le silence

Mais tu vas continuer

Tu arrives là où tu dois être
Un lieu propice aux demi-tours
Les contours de tes mots d’amour
Se sont tatoués sur tes os
Comme si tu venais de naître
Tout est à reprendre à nouveau
Et le reste est à inventer

Alors tu vas continuer

Encore


Rédigée en Septembre 2025 lors d’une résidence à la Maison-Matrice, ce texte assez sombre et psychédélique est inspiré de nombreux rêves et souvenirs qui ont marqué des morceaux de vie. Lors de sa rédaction je me sentais particulièrement en chantier intérieur.

Il est pensé comme une sorte de fuite en avant, troublante car assez pessimiste et angoissante, mais bordée de cette fatalité optimiste que tout continue d’avancer.

La musique sur laquelle il est prononcé est une composition effectuée bien des années plus tôt, et qui accompagna en 2017 l’un des textes de Tommaso Giacopini dans son concert-spectacle Il fiore oltre


illustrations © Anna Kuch