Qui a entendu hier soir
Éclats de voix, éclats de verre, éclats de rires
Et puis la route et puis la nuit

Il ne suffit pas d’écouter
Par chez toi quand les trains passent
Et font vibrer les toits de tôles
Il faut sentir l’odeur de peur
Et de colère et de sueur

Voisin je le vois
De ma petite et mince vitre
Ton doigt tendu
Ton cri ténu
Et je vois bien comme tu t’étouffe

Car malgré-toi tu es en guerre
Et tu sais
Ce que signifie perdre

Mon ami
J’ai compté toutes les marches
Qui mènent à toi
Je n’irai pas

Si la poussière est ta maison
Et si tes murs sont de carton
Ils ont de beau
Tout ce pourquoi ils m’indisposent

Bruts, violents et insolents
Crachats de rue et d’injustices
Au nom de la grande habitude

Tu es comme le coquelicot
Qui grandit dans la faille
D’un trottoir où les chiens pissent
Et où un pas, seul te foulera
Et te fera disparaître
Le pas d’un homme qui rêve sans doute
De grands espaces et de prairies
Le pas d’un homme qui rêve sans doute
De grands espaces et de prairies
Et qui chante

Comme est sérieuse ma légèreté
Si un jour j’apprends à parler
Ce sera pour prier : Mon Dieu
Comme est sérieuse ma légèreté
Si un jour j’apprends à parler
Ce sera pour crier : Mon Dieu
Donne-leurs aujourd’hui notre pain de ce jour
Toi ou bien l’un de tes confrères
Qui prônent le partage et l’amour

Ou bien quelqu’un que ça réjouit
De décider pour quelques autres
Décidez pour moi je vous prie
J’essaierai d’être votre apôtre
Créez des fois, créez des lois
Faites les choix à ma place
Car je sais bien comment ça se passe

Au nom de la grande habitude
Celle de mon ingratitude
Celle qui dément mes certitudes
Celle qui conduit mon attitude
Car je veux avoir chaud
Car je veux bien manger
Je veux boire de l’eau
Des habits sur ma peau
Et un toit sur ma tête
Être un peu protégé
Quand je suis sous la couette
Avoir quelques amis
Ne pas manquer bien sur
Ni d’argent ni d’amour
Je veux être bien vu
Être un peu reconnu
Et un peu voyager

Et un peu voyager
Voir le monde d’à côté
Pour me faire une idée
De combien de bonheurs
Combien de misérables
Il est possible d’entasser
Dans une cabane de tôle

Parfois je me sens souverain
Je suis le roi malgré moi
Qui habillé
Qui maquillé
Qui maculé

Et je ne sais pas quoi faire
Et je ne sais pas quoi faire
Et je ne sais pas quoi faire
Et je ne sais pas quoi faire

Ni quoi dire ni quoi penser
Des mots, des mots, des mots

Des mots démodés
Des mots doux
Des mots durs
Des mots d’ordres
Dont je me démets
Par démence ou dédain

Et toi, n’es tu pas jaloux
Quand tu vois qu’un missile
Atteindra sans un doute
Sans peurs et sans remords
Le but
De sa misérable vie?
Et qui oserait te dire que tu as tort ?
Que tout ce que tu sens
Tu ne devrais pas le sentir ?
Peut-on punir l’absence d’héroïsme?

Alors moi, par amour, je prends le métro
Par amour je plonge dans les foules
Par amour je m’inonde de lumière crue
Et je deviens multiple
Et je deviens les autres

J’infuse les trottoirs
Je bégaie je clignote
Je clignote au passage
Il court dans mon regard
Passant du vert au rouge
Une brève inquiétude

Ça y est j’ai de la fièvre

Et je sens sur mon front
Un peu du gras de cette ville
Il y a dans mes cheveux
Un peu du gras de cette ville
Il y a dans mes oreilles
Un peu du gras de cette ville

Car les murs les plus blancs
Restent toujours couverts
D’une pellicule de suif

Je vois en moi la cité qui gronde

Ma ville ce sont mes intestins
Mes boyaux, mes artères
Les couloirs de mes opinions
Les dédales de mes pensées
C’est mon cœur qui palpite
De jour comme de nuit
Mes insomnies sont celles
Électriques
Qui abreuvent mes yeux
Et qui me tétanisent
De peur de m’en sortir
Et tout mon corps recèle
Au dedans comme dehors
En cet instant présent
De toutes les rancœurs
De tous mes frères et sœurs
Dans mon foie dans ma rate et dans mes reins
Dans mes manières de faire et de parler d’amour
Je croyais être au pouvoir
Mais c’était sans compter
Tous ceux qui m’habitent
Et tous ceux qui m’ont fait
Et tout ce que je bouffe
Et tous ceux qui m’incitent
Par leurs caresses adroites
A me courber le dos
Rien ne s’arrête, rien, jamais
Qu’y a t-il au dehors ? Qui saurait me guider ?
Mais il n’y a personne.
Que mon imaginaire
Qui rêve d’absolu

Et ces bouchons de merde qui n’en finissent pas
Vision périphérique
Congestionnée, constipée
Je retiens
Je me retiens
Je retiens
Je me retiens
Je ne retiens que ça de ma vie de malade
Mes humeurs
Qui tantôt bouchonnent et tantôt éclatent
Dans un excès de zèle
J’essaie le yoga, le shiatsu, le tango, le tantrisme
Et des philosophies venues du bout du monde
Je mange bio
Mais ma boulimie me rends aveugle
Qui dort à côté de moi ?
C’est mon voisin l’allemand, le roumain, le ricain,
Le bronzé, le bridé, le frisé
Qu’il ne s’avise pas de tirer trop la couverture
Seul mon chien mon chat et mon canari
Peuvent se poser sur mon lit !
Non mais je rêve !
Non, mais je rêve
Non
Mais je rêve

Que je suis comme le coquelicot
Qui grandit dans la faille
D’un trottoir où les chiens pissent
Et où un pas, seul me foulera
Et me fera disparaître
Le pas d’un homme qui rêve sans doute
De grands espaces et de prairies
Le pas d’un homme qui rêve sans doute
De grands espaces et de prairies

La grande habitude
La grande habitude


Chanson-fleuve, Odyssée urbaine, Les prémices de ce texte ont été couchés dans un carnet lors des réguliers voyages que je faisais avec le RER D entre Gare du Nord et Évry Courcouronnes, entre Septembre et Décembre 2011.
Quand, tôt le matin à travers les vitres du train j’apercevais les bidonvilles autour de la vile de Juvisy, accusant par leur seule présence la posture privilégiée de cellui qui a la chance vivre dans un appartement parisien et de se lever le matin pour étudier les arts du spectacle. Posture inconfortable facilement contournable par le déni, le mépris ou le sentiment d’impuissance. Je me demandais alors où commence la bourgeoisie.

Je me rappelle également que la phrase “Peut-on punir l’absence d’héroïsme” m’avais marquée lors d’une visite du Centre de la mémoire du massacre d’Oradour-sur-Glâne. Dans mon souvenir, ces mots décrivaient


illustrations © Anna Kuch